Pourquoi votre enfant se drogue-t-il ?

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Montagne Pelée - Vue du bourg du Morne-Rouge - Martinique FWI


 
Pourquoi votre enfant se drogue-t-il ?, 3 raisons fondamentales, extrait de : "Non à la société dépressive", Flammarion, Paris, 1993

Par Tony Anatrella

Préalable: responsabilité individuelle et responsabilité sociale


La toxicomanie est une maladie : elle naît de la curiosité ou d'un état dépressif, et entraîne des inhibitions et une neutralisation progressive des fonctions essentielles de la vie psychique. Ainsi rencontre-t-on souvent chez des toxicomanes une certaine passivité sociale mais aussi une agressivité très active contre soi et les autres. C'est pourquoi, dans les cas extrêmes, la toxicomanie débouche sur la marginalisation, l'absentéisme scolaire ou professionnel et dans la délinquance.

Le toxicomane doute de lui et des autres et, dans cette absence de confiance, il n'ose pas s'interroger sur lui-même, il se méfie de ceux qui lui conseillent de se faire soigner. Il a souvent peur de ce qui se passe en lui sans savoir nommer ce qu'il ressent et s'en tient à la confusion de relations fusionnelles et primitives pour lesquelles il n'est pas besoin de passer par le langage parlé.

Certes, cet état de fait n'est pas volontaire, mais ressort précisément à la régression causée par la drogue. La toxicomanie
est donc une pathologie,
et qu'il faut traiter en tenant compte de la
profonde angoisse qu'elle révèle, ou qu'elle provoque et entretient: c'est toujours un individu particulier que l'on soigne. La société est certes loin d'être étrangère à ce mal puisque au lieu de favoriser la construction des individus, les modèles qu'elle offre induisent à la dispersion et à la pratique, de conduites additives qui valorisent l'état premier et évanescent despulsions.

Mais il ne faut pas être exagérément déterministe; reconnaissons que les véritables raisons de la toxicomanie se jouent à l'intérieur de chaque personnalité et qu'il arrive que celle-ci soit prédisposée psychologiquement à se laisser entraîner par la magie des produits.

Si les produits deviennent de plus en plus accessibles, si l'absence d'idéaux ne fait que faciliter leur circulation, si, enfin, les adultes ont considérablement aggravé la banalisation de la drogue, il n'en reste pas moins vrai que la prise elle-même dépendra toujours de l'individu qui choisit seul d'entrer dans cette interaction avec le produit. C'est le toxicomane qui crée la toxicomanie et non la société, sans quoi nous serions tous drogués...

Qu'on ne se méprenne pas sur nos propos. Cela n'ôte en rien à la société les responsabilités qu'elle se doit de prendre pour combattre le fléau. Les autorités ont le devoir de faire cesser la culture des plantes qui servent à la fabrication des drogues, d'établir une législation sévère contre les trafiquants, et surtout de l'appliquer, bref, de tout mettre en oeuvre pour détruire les marchés. Mais si la plupart des gouvernements souscrivent théoriquement à cette stratégie, la pratique est tout autre, faute d'une réelle volonté politique !

Une chose est de lutter contre les réseaux de production de la drogue, une autre de s'attaquer à la demande qui prend naissance dans les besoins pour le moins problématiques de l'individu. C'est de cette prédisposition qu'il sera icinquestion : faut-il y voir une carence quelconque ? Sans doute, mais encore devons-nous en déterminer l’origine ? " 3d5.gif



1ère raison : Le divorce et l'instabilité des familles, de l'abandon à la dépendance

" La famille assume de moins en moins une fonction éducative auprès des enfants et en particulier auprès des adolescents qui se retrouvent souvent seuls pour traiter psychologiquement, moralement et spirituellement les problèmes de la réalité. La famille éclatée (séparation, divorce, etc.) assure difficilement et avec trop d'incertitude la socialisation des enfants... " 
 
Un jeune toxicomane de 24 ans exprimait ainsi sa difficulté à évoluer :
"Je n'ai pas progressé parce que mon père - de par ce qu'il est - ne m'y invite pas. Personne ne me demande de devenir adulte. Mon père n'en est pas un et je n'ai jamais eu envie de m'identifier à lui".

Si une famille offre une image stable, cohérente, avec des repères clairs et une relation aimante, l'enfant a d'autant plus de chances de fortifier sa personnalité. Dans la cassure du divorce il ne peut plus s'appuyer sur ses parents et doit faire appel à ses propres ressources qui risquent de lui faire défaut quand il devra se mettre en oeuvre affectivement et sexuellement : c'est souvent à ce moment qu'il développe des relations de
dépendances.

On oublie souvent que plus un enfant aura pu s'appuyer sur ses parents et sur les adultes en général, plus il sera par la suite autonome et bénéficiera d'un sentiment de sécurité et de valeurs intérieures, d'autodétermination et de constance. En revanche, plus l'enfant sera autonome précocement et plus il est probable qu'il développera des conduites de dépendance, qu'il cherchera à s'accrocher à des personnes ou à des produits, faute d'avoir pu se construire dans une relation aux autres...  
 
L'adolescent attend clairement que ses parents réagissent; c'est même précisément pour cela qu'il les éprouve. Une fille de 15 ans, rentrant d'une soirée, raconta à ses parents que du " shit " avait été proposé par deux jeunes, mais qu'elle-même, avec quelques autres, s'était abstenue d'essayer. Comme sa mère lui faisait part de son intention de téléphoner aux divers parents pour les informer de la situation, l'adolescente manifesta son désaccord et menaça de ne plus lui faire de confidences.

Avec raison sa mère tint bon, lui rappelant sa responsabilité d'adulte vis-à-vis des autres et l'impossibilité pour elle de garder une information qui mettait en jeu la responsabilité éducative d'autres parents. La jeune fille finit par acquiescer à ces arguments au point d'ailleurs que, en racontant l'histoire, elle manifestait même une certaine fierté devant le courage de sa mère, reconnaissant que celle-ci avait eu raison d'intervenir dans une situation où elle avait son mot à dire...  le-film-alien1.gif



2ème raison : Le vide intérieur, absence de sens et dépression


" Il faut cependant ajouter que les parents ne sont pas systématiquement responsables de la toxicomanie de leur enfant, même si parfois ils n'y sont pas étrangers et qu'ils se culpabilisent parce que leur progéniture ne cesse de leur reprocher leur attitude. La toxicomanie est aussi la conséquence du déficit que vivent des adolescents lorsqu'ils refusent de faire face aux tâches psychiques de leur âge.

L'adolescence suppose d'assumer les transformations de sa vie psychique et physique, et non de s'en tenir aux modes de gratifications de l'enfance ou, inversement, de jouer précocement à l'adulte dans l'illusion d'une liberté sans limites. La névrose héroïque (croire que chacun est son propre héros) du toxicomane traduit ce refus de grandir fréquent à l'adolescence et rend compte en fait d'une incapacité à ajuster envies et nécessités : si l'adolescent accepte assez
facilement ses envies, il lui reste à intégrer les nécessités.

Pour preuve la réplique " j'ai pas envie " qui revient souvent dans sa bouche et à laquelle l'adulte doit répondre que ce n'est pas une question d'envie mais plus simplement de nécessité, que, par exemple, il y a un temps pour travailler, un autre pour se détendre, etc. Evidemment, dès lors que nombre d'éducateurs à travers certaines pédagogies apprennent aux enfants à ne rechercher finalement que leur plaisir immédiat, les données du problème sont faussées. Sans le savoir, ils creusent le lit de la psychologie toxicomaniaque qui vit avec l'idée d'un plaisir en soi artificiellement entretenu par le produit. Quand les toxicomanes acceptent la psychothérapie, il faut en premier lieu analyser, critiquer et resituer cette conception du plaisir dans laquelle ils se dissolvent... "

Confronté aux incertitudes du monde extérieur (non seulement au chômage et à la crise économique qui frustrent dans leur dignité les individus), mais aussi et surtout à ses propres fluctuations, l'adolescent sera une proie facile pour la toxicomanie.
Souvent il se jugera comme un junkie, c'est-à-dire un déchet : n'attendant rien, il ne lui reste qu'à se perdre en lui-même, et le produit ingéré joue clairement un rôle mortifère.

D'autres fois, il laissera sa sensibilité s'exacerber à fleur de peau, et le langage comme l'enrichissement de la pensée feront une fois encore figure de parents pauvres. Il ne sera question que d'éprouver les choses et l'on préférera " je sens ", " j'ai envie de dire ", " je perçois " ou encore - comble du flou et de l'imprécision - " je crois que quelque part " à " je pense ". Il est vrai que "rien ne vient à l'esprit qui ne soit passé par les sens " (Aristote) mais, dans le paysage contemporain, la pensée formelle en vient à être manifestement sous-développée faute de nourriture textuelle et d'une véritable transmission culturelle, morale et religieuse.

A laisser croire que n'importe quelle production est culturelle sous prétexte qu'elle est médiatique, on finit par entretenir des confusions entre une production factuelle, éphémère, et une création qui est durable et chargée d'une unité de sens... "

" L'éducation, c'est-à-dire la transmission d'une culture, conditionne les structures profondes de la personnalité à qui elle fournit un irremplaçable système de valeurs-attitudes.

Il est indispensable de se libérer des pédagogies de la spontanéité à la Rousseau qui, sous prétexte que la société risque d'avoir une mauvaise influence sur l'enfant, le livre à l'expression tous azimuts de ses pulsions. C'est la meilleure façon de fabriquer des personnalités à caractère psychotique qui se perdent dans l'imaginaire et refusent de grandir.

L'éducation a été prise au piège de cette illusion en délaissant progressivement les pédagogies de l'intelligence au
bénéfice de celles de l'éveil.
Plus dure est la chute, et comment pourrait-il en être autrement dès lors que,
pour développer la fonction psychique de l'idéal et du sens des valeurs, on ne fait pas intervenir en priorité l’intelligence ? Sans compter le paradoxe qui veut qu'on se plaigne d'une carence du sens moral dans le même temps où l'on fait tout pour le tuer dans les mentalités... "

" Le jeune peut commencer à se droguer, et c'est souvent le cas, pour des raisons psychopathologiques qui génèrent une dépression symptomatique d'un manque d'intérêt à la vie présente et d'une absence de signification à donner à l'avenir. Les failles du modèle adulte favorisent aussi la déstabilisation de l'adolescent qui se voit privé d'une quelconque possibilité de communication et par là-même renvoyé à son isolement.

Enfin, les carences de l'imaginaire sont propices à toutes les dérives délirantes de la toxicomanie, du spiritisme et de l'ésotérisme dont le langage abscons entretient la confusion des esprits et le repli dans le magique plus que le rationnel: " éveil à la réalité de notre dimension énergétique ", " ouverture à la capacité de ressentir la qualité des énergies captées ", " évaluer le ressenti individuel et collectif des capacités d'identification des énergies captées ".

Ce vocabulaire schizoïde, utilisé dans de nombreux groupes de thérapie relationnelle ou sexuelle, confirme le basculement des psychologies dans l'éclatement interne.

Ces trois raisons dépressives - manque d'intérêt pour la vie, négation de l'identification possible à des références et carences de l'intériorité - favorisent un morcellement psychologique des individus pouvant conduire à la drogue... " humour14.gif


3ème raison : L'incitation et le laxisme social, de la curiosité à la transgression


"Mais il arrive aussi que sa prise intervienne tout bonnement à la suite d'une proposition " conviviale ", par simple curiosité et sous l'influence des autres. Dans ce contexte, la drogue revêt un aspect ludique et pragmatique : il s'agit de passer un bon moment, de " planer " une soirée en fumant du hasch. Si faibles soient-elles, ces prises ne sont pas banales et, même si elles ne sont pas systématiquement motivées par le besoin de combler des troubles psychiques, elles ont néanmoins pour conséquence de ralentir les fonctions cérébrales et handicapent la concentration, l'esprit de logique et de synthèse, la mémoire, les réflexes, etc. "

" Expérimenter " ce que ça fait " pour le plaisir d'expérimenter, pour se lancer des défis et s'amuser. Ou trouver une alternative à la misère du quotidien et d'un avenir sans horizon. L'une et l'autre motivation justifie pareillement l'utilisation de ces produits illicites parce que - et c'est essentiel à son " succès " - la drogue est actuellement le seul lieu où l'adolescent éprouve la loi et l'interdit.

On l'a vu, les lois de régulation sociale, les règles morales existent - elles n'ont d'ailleurs jamais été absentes - mais c'est plutôt le sens éducatif et sa mise en pratique qui fait défaut ! Le manque de civisme qui consiste à voyager sans titre de transport, à voler dans une grande surface ou encore à tricher dans sa vie scolaire ou professionnelle n'entraîne pas la plupart du temps de sanctions (fût-ce au seul titre d'un blâme moral).

Pareille carence du respect des règles communes et du sens des responsabilités altère la qualité relationnelle d'une société, incite à la perversion. Se sentir en faute, éprouver sa culpabilité, dès lors qu'elle est réellement justifiée, témoigne d'une bonne santé psychique (évidemment, la culpabilité morbide cultivée pour elle-même, de façon obsessionnelle et névrotique n'a rien à voir avec une saine réflexion morale).
Mais quand on proclame qu'il ne faut pas " culpabiliser " ni " moraliser " et, tout au contraire, qu'il faut " déculpabiliser " comme si la loi n'existait pas, on fait oeuvre de pure démagogie: on ne le dira jamais assez clairement, la culpabilité est inhérente à la psychologie humaine. Quand on " interdit d'interdire" et qu'on nie " l'esprit des lois ", on livre pieds et poings liés l'adolescent à ses démons. Le "joint" ni le " pétard " n'ont jamais été l'école de la liberté mais son asservissement.

Car la drogue focalise à elle seule la culpabilité qui ne parvient plus à s'exprimer dans d'autres domaines, comme celui de la sexualité qui se trouve curieusement libérée de toutes règles psychologiques, sociales et morales.

Or, (…) l'esprit des lois prend naissance dans la façon de concevoir la signification sexuelle de sa relation à l'autre, de sorte qu'en ne permettant pas à la culpabilité sexuelle de s'exprimer, celle-ci se retourne contre
l'individu entraînant une multitude de troubles psychosomatiques, d'éventuelles conduites suicidaires, un intérêt suspect pour le paganisme, la sorcellerie ou l'astrologie, les rituels de possession et de guérison dont nous avait heureusement libéré le christianisme.

Il ne faut pas en conclure que l'adolescence est l'âge de la transgression, ou que la loi a vocation à être transgressée, comme on l'entend pourtant dire ici ou là. L'adolescence est une période de maturation des nouvelles compétences psychologiques de l'individu, de recherche de ses possibilités et de ses limites.

Quant à la loi (sociale et morale), elle rend possible la vie en commun et permet à chacun d'éveiller sa liberté et sa responsabilité. Il est donc curieux que l'on encourage dans les esprits une relation morbide à la loi en promouvant prioritairement la banalité de sa transgression. Si chacun est à lui-même la mesure de sa propre liberté, on comprend que la drogue puisse être une nourriture privilégiée pour compenser ce manque à être tout en se détruisant de l'intérieur... "

 

Hibiscus

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